La Ruche qui Dit Oui ! : vente indirecte, économie non solidaire… la face cachée d’une start-up parrainée par des millionnaires.

Par C. LEMAIRE, le 12 août 2020

Au même titre que les patrons des grandes surfaces, des grands dirigeants ont compris l’intérêt de développer un système similaire au « drive » sur Internet, pour vendre des produits locaux.

Or, le système de La Ruche Qui Dit Oui ! dévoie les principes de l’économie locale et solidaire en trompant les personnes à l’aide d’une communication marketing bien rodée.

« La Ruche Qui Dit Oui ! », une plate-forme Internet aux mains d’hommes d’affaires fortunés.

Il s’agit à la fois d’une marque et d’un service appartenant à une Société par Action Simplifiée dénommée Equanum.

Equanum SAS est une société de courtage cofondée en novembre 2010 par :

– Guilhem Chéron (Président, diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle, « un passionné de cuisine petit-fils d’agriculteur »),

– Mounir Mahjoubi (Directeur général, diplômé de l’IEP de Paris et homme politique)

et Marc-David Choukroun (Directeur général, concepteur de projets digitaux).

La Ruche qui dit oui ! a bénéficié d’un financement :

–  du fonds « Kima Ventures » de Xavier Niel (milliardaire et Président de Free) et de Jérémie Berrebi (ZDNet),

– ainsi que de Marc Simoncini (co-fondateur du site de rencontres meetic.fr) et de Christophe Duhamel (co-fondateur du site Marmiton.org), tous les deux sur leurs fonds personnels.[1]

Xavier Niel, un entrepreneur devenu milliardaire en quinze ans
Source :https://www.business-and-co.com/success-stories/xavier-niel-entrepreneur-devenu-milliardaire-quinze-ans/

N.B : Je vous laisse le soin de faire des recherches personnelles sur les personnes susmentionnées.

Comment fonctionne la ruche qui dit oui ?

Le responsable d’une ruche, (un auto-entrepreneur inscrit au RCS dans 60% des cas en novembre 2018)[2] met en relation des clients dans son secteur avec des producteurs via la plateforme Internet « La Ruche Qui Dit Oui ! »

Cet autoentrepreneur organise la distribution et touche pour cela une commission sur les ventes ainsi que la société Equanum.

Ainsi, la Ruche Qui Dit Oui ! prélève :

– 8,35 % de chiffres d’affaires hors taxe pour financer le responsable de la ruche

– 8,35 % de CA HT pour financer la SAS Equanum

Finalement, bien que ce soient les autoentrepreneurs qui fournissent le travail, ils touchent autant que la société à qui appartient la marque et la plate-forme.

Peut-on parler vraiment de vente directe en présence de 3 intermédiaires ?

La Ruche Qui Dit Oui ! se targue d’être une plate-forme permettant la vente directe de produits locaux. Or, son système est identique à celui des hypermarchés avec 3 intermédiaires entre le producteur et le particulier :

: 1. Le responsable de sa clientèle de quartier

2. la Société Equanum éditrice du site web La Ruche Qui Dit Oui !

3. la société Tunz/Ogone (Groupe Belgacom, équivalent de Orange en Belgique) qui gère les flux financiers via son porte-monnaie électronique.

Responsables de la ruche, particuliers, producteurs, tout le monde est perdant ! (sauf les actionnaires)

Du point de vue des « Reines » (qui sont plutôt des abeilles)

En 2015, le complément de revenus moyen d’un responsable d’une ruche est de 400 € par mois, soit 301,6 € nets, déduction faite des 24,6 % des cotisations sociales, taux appliqué aux auto-entreprises. Le gain net pour « 10 à 15 heures de travail hebdomadaire » est donc de 6,28 € de l’heure, inférieur au smic.[3]

Par ailleurs, les frais de transports, loyers, communication, ne sont pas déductibles des revenus de l’autoentrepreneur, ce qui réduit davantage leurs revenus.

Du point de vue des particuliers (ou consommateurs) :

Le prix du panier acheté via La Ruche Qui Dit Oui sera systématiquement majoré de 20% TTC en raison des commissions sur le prix revenant aux intermédiaires.

Sachant que la marge des grandes surfaces est de 27% en moyenne pour un produit alimentaire, les gens qui cherchent à acheter local et bio finissent par rémunérer de grands actionnaires au détriment des agriculteurs, eux aussi pris en otage.

Par ailleurs, cette marge de 27% des grandes surfaces est en partie destinée à financer la gestion des stocks et le personnel salarié… Frais inexistants dans le système de La Ruche Qui Dit Oui !

Enfin, les personnes qui viennent récupérer leur panier ne rencontrent pas forcément les producteurs.

Du point de vue des producteurs :

L’existence d’une marge de 20% ne permet pas aux petits paysans qui y adhèrent de dégager un revenu suffisant.

Seules les très grosses exploitations agricoles (avec salariés) habituées à fournir les plateformes des grandes surfaces peuvent tenir leur engagement, surtout pour les produits frais.

Les autres producteurs n’ont que 2 possibilités :

– soit pratiquer le même prix qu’en contrat AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) et le consommateur paiera 20% plus cher,

– soit s’aligner sur le prix du marché en vendant moins cher ses produits de 10 à 20%.

Finalement, le système est identique à celui des hypermarchés : une grande société qui s’enrichit à vue d’œil fait du profit sur le dos des producteurs en pressant sur les prix, ou sur le dos des consommateurs en raison des commissions sur le prix du panier.

Car les seuls grands gagnants sont les actionnaires de la société Equanum :  en 2018, le chiffre d’affaires atteignait 3 762 200€[4]

Aucun engagement solidaire

Comme le souligne JoP, auteur de blog pour Médiapart : « La solidarité est un lien social d’engagement et de dépendance réciproques entre des personnes. Une organisation démocratique peut permettre de s’assurer de l’engagement réciproque. Or on ne voit pas bien le lien de réciprocité des actionnaires, des consommateurs ou des producteurs de la RQDO, ni la structure démocratique. Par n’importe quel bout qu’on le prenne, aucun engagement solidaire ne semble défini. »[5]

Quelles solutions ?

Selon Hubert MORICE, paysan bio co-fondateur des ACAPEs autogérées de SAINT NAZAIRE (44), « notre prise de conscience militante doit pouvoir s’appuyer sur des critères sociaux, humains et environnementaux pour contrer ce nouveau système marchand et capitaliste. »

Mais, comment faire prendre conscience à l’ensemble des acteurs qu’ils participent à la création d’un véritable réseau national (et non local) de distribution ?

  • En relayant les articles exposant le fonctionnement de la Ruche Qui Dit Oui !
  • En encourageant autour de soi les personnes à privilégier les AMAPS, les ACAPE, et autres formules solidaires avec les paysans du Nord comme du Sud.
  • En étant solidaire jusqu’au bout en partageant un panier avec un ou plusieurs voisins.

Mais cela sera-t-il suffisant pour faire marche arrière ?

Un succès couru d’avance  

A mon humble avis, le succès de La Ruche Qui Dit Oui ! n’est pas surprenant dans la mesure où même un engagement écologique s’inscrit encore à l’heure actuelle dans un système individualiste.   

C’est d’autant plus vrai s’agissant de l’alimentation.

J’ai pu constater que beaucoup de personnes étaient davantage préoccupées par ce qu’il y avait dans leur assiette que par le sort de la faune et de la flore la dégradation de la qualité de l’air ou la disparition des espaces naturels et agricoles.

Par exemple, j’ai été très étonnée de voir au printemps dernier, sur la page Facebook de l’Eveil Senlisien, la responsable d’une ruche répondre « et ? » au sujet de l’arrivée d’Amazon à Senlis et de son impact sur la qualité de l’air avec la circulation des véhicules. J’ai trouvé ça surprenant de la part d’une personne qui se veut investie dans un réseau de ventes de produits locaux.

Mais cela traduit parfaitement la manière de voir les choses d’une majorité de personnes : favorable au bio dans les cantines, tout en ne voyant aucun inconvénient à la détérioration du cadre de vie.

Se battre pour la préservation de l’environnement profite à tous.

Payer le prix fort pour manger local (et/ou) bio :

– sans se préoccuper des bénéficiaires du système

– sans chercher à connaître les producteurs et en ne se préoccupant que du label

– sans se demander si tout le monde a les moyens d’en faire autant (sinon, pourquoi ?)

Est-ce là un engagement écologique et citoyen ?

Ou est-ce plutôt un nouveau mode de consommation élitiste ?  

Sources :

– La ruche qui dit oui … à qui ? Une start up qui menace la petite paysannerie bio et les circuits courts ! https://www.cyberacteurs.org/blog/?p=1550

– Attention…pourquoi les amap disent NON à la Ruche qui dit oui http://www.amapbiodevant.fr/blog/actualites/reseau/attention-une-amap-na-rien-a-voir-avec-les-principes-de-ruches/

– La Ruche Qui Dit Oui ! Des éco-millionnaires, des bobos et les gogos de la farce, Le Pré en Transition https://lepreentransition.fr/la-ruche-qui-dit-oui-des-eco-millionnaires-des-bobos-et-les-gogos-de-la-farce/

– La Ruche qui dit oui ! a-t-elle le melon ? https://blogs.mediapart.fr/edition/le-monde-de-leconomie-sociale-et-solidaire/article/221214/la-ruche-qui-dit-oui-t-elle-le-melon

Annuaire National des AMAPS :

http://reseau-amap.org/


[1]La Ruche Qui Dit Oui ! Des éco-millionnaires, des bobos et les gogos de la farce, Le Pré en Transition https://lepreentransition.fr/la-ruche-qui-dit-oui-des-eco-millionnaires-des-bobos-et-les-gogos-de-la-farce/

[2] https://www.natura-sciences.com/agriculture/ruche-qui-dit-oui-amap776.html

[3] La Ruche Qui Dit Oui ! Des éco-millionnaires, des bobos et les gogos de la farce, Le Pré en Transition (précité)

[4] https://www.societe.com/societe/equanum-528203755.html

[5] https://blogs.mediapart.fr/edition/le-monde-de-leconomie-sociale-et-solidaire/article/221214/la-ruche-qui-dit-oui-t-elle-le-melon

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